|
|
|
"Dehors, je m’étais dit que si je bifurquais à droite dans une ruelle, tournant le dos au jardin public, j’aurais plus de chances dans cette direction, qui était celle des vieux quartiers, de dénicher le bistrot qui me convenait et dont le patron eût été d’assez bonne composition — assez occupé par ce qu’il effectuait, sans aide, le service dans la salle — pour ne pas chercher à vérifier que je formais bien sur le cadran le numéro annoncé à la caisse. Le Bar du Palais, c’était le seul point lumineux d’une place qu’assombrissait un bâtiment à colonnades, devant lequel, les mains dans le dos, un gardien de la paix faisait les cent pas."
Annotation d’Oriane (crayon de couleur vert): samedi 25 mai 1984, Ganançay, tome II, chapitre 25, page encore inconnue.
|
|
"D’Enneris ne frappa point. à la vérité, il hésitait. L’idée d’attendre Arlette dehors semblait plus logique. Mais, en outre, une impression mal définie, qui s’insinuait en lui, le retenait. L’endroit lui paraissait si bizarre, et il était si étrange qu’une jeune fille malade put habiter l’une de ces mansardes, au-dessus de ce garage isolé, qu’il eut soudain le pressentiment de quelque piége tendu à Arlette et qu’il évoqua la bande sinistre qui évoluait autour de cette affaire et qui multipliait ses attaques avec une hâte inconcevable. Dés le début de l’après-midi, tentative de corruption et assassinat du conseiller municipal. Deux heures plus tard, machination contre Arlette qu’on attire dans un guet-apens. Comme agents d’exécution, Laurence Martin, la mère Trianon et le vieux qui boitait. Comme chef, Antoine Fagerault. Tout cela se présentait à lui d’une façon si rigoureuse que ses doutes furent aussitôt emportés, et, ne songeant pas que les complices pussent être déjà là, puisque aucun bruit ne venait de l’intérieur, il conclut que le plus simple était d’entrer et de se mettre lui-même à l’affût. Il essaya très doucement d’ouvrir. La porte était fermée à clef, ce qui le confirma dans sa certitude qu’il n’y avait personne. Hardiment, sans même envisager les risques d’une bataille possible, il crocheta la serrure, dont le mécanisme était peu compliqué, pesa contre le battant et glissa la tête. Personne en effet. Des outils. Des pièces détachées. Quelques douzaines de bidons d’essence rangés les uns sur les autres. Somme toute un atelier de réparation qui semblait abandonné et transformé en dépôt d’essence. Il poussa davantage. Ses épaules passèrent. Il poussa encore. Et subitement il eut la sensation qu’un choc formidable l’atteignait en pleine poitrine. C’était un bras de métal, fixé à la cloison, actionné par un ressort, et qui, lorsque le battant prenait une certaine position d’ouverture, se déclenchait avec une violence inouïe."
Annotation d’Oriane (Feutre orange clair): l’action prend du temps, elle peut rarement être décrite en une ou deux phrases brèves. En fait j’aimerais mettre cette action au compte d’un personnage secondaire qui vient cambrioler la maison de l’ingénieur Argencourt, il s’appellerait «l’agent Orange» (et non d’Enneris) aurait pour complice un «agent Blanc» (et non Arlette) qui se serait introduit dans la maison avant lui pour y chercher des documents compromettants.
|
|
"Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche,
nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches, un homme qui nous avait apparemment écoutés."
Annotation d’Oriane (Bic vert): ce n’était pas à Encosse (que je ne connais pas) que s’est produite ma première rencontre avec celui qui allait devenir d’abord mon mari puis, de façon plus publique, le Général Proust. Cependant la rencontre s’est produite de cette même façon alors que j’étais à Berck avec mon amie Françoise, un homme sortit de derrière une haie qui s’avança vers moi, c’était lui.
|
|
C'est sur l'imagination populaire qu'est fondée la puissance des conquérants et la force des États. C'est surtout en agissant sur elle qu'on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l'Islamisme, la Réforme, la Révolution, et, de nos jours, l'invasion menaçante du Socialisme, sont les conséquences directes ou lointaines d'impressions fortes produites sur l'imagination des foules.
Aussi, tous les grands hommes d'État de tous les âges et de tous les pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considéré l'imagination populaire comme la base de leur puissance, et jamais ils n'ont essayé de gouverner contre elle. «C'est en me faisant catholique, disait Napoléon au Conseil d'État, que j'ai fini la guerre de Vendée; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j'ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon.» Jamais, peut-être, depuis Alexandre et César, aucun grand homme n'a mieux su comment l'imagination des foules doit être impressionnée. Sa préoccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses victoires, dans ses harangues, dans ses discours, dans tous ses actes. À son lit de mort il y songeait encore.
Annotation d’Oriane (Bic noir) : c’est aussi, même s’il ne parvint jamais à être ce Napoléon qu’il voulait être que le Général, parvint à gouverner quelques temps. Plus moderne, il sut utiliser pour cela pleinement la fictionalisation du réel que produisait sans cesse la télévision. « Panem et circenses » mais du pain pour ceux qui y sont accoutumés et du riz pour ceux habitués à en manger. Son spectacle était fait pour son public…
|
"… goûter la saveur sans cesse à l’indéfini renouvelée de l’eau sur les pores de la peau. A l'encontre du sens un peu trop alimentaire du goût, que l'on ne peut ni ralentir ni retenir, qui n'est pas réversible, et dépend si goulûment de la plénitude d’une poche ! la peau est un admirable organe étendu, mince et subtil; et le seul qui puisse, pour ainsi dire, jouir de son organe jumeau: d'autres peaux, d'un grain égal ou différent, d'une tactilité, d'un dépoli sensible… Le regard seul a cet immédiat dans la réponse…, mais voir est si différent d'être vu; cependant que toucher est le même geste qu'être touché ; cependant les poètes et grands imaginaires, si féconds en échanges d'âmes à travers les prunelles, à travers des mots et la voix, à travers des moments spasmodiques si grossièrement réglés par la physiologie, — les poètes ont peu chanté l'immédiat et le charme et la jouissance de la peau, de la peau." Annotation d’Oriane (crayon de papier HB): il me semble avoir déjà lu quelque chose d’équivalent chez Marc Hodges, peut-être dans « Mon sexe et moi…». Il faudra que je vérifie mais les auteurs se copient tellement les uns les autres !… Ce court texte me fait aussi penser très fortement aux écrits de Jean-Luc & Titi PARANT sur le regard et le toucher. Aurait-il lu Segalen lui aussi ? Cependant il est bien davantage dans l’obsessionnel… En ce qui me concerne ma démarche d'écriture est plus simple: je n'écris presque rien et copie presque tout. Avantage de la clarté.
|
|
"…le camarade de Limon que, trépignant d’envie, ils étaient prêts à tuer ou à porter en triomphe — cela dépendait souvent de ce qui leur restait, de la somme des rêves et du souvenir des dettes —, qu’ils regardaient prendre dans ses bras la montagne de pièces qu’il fallait tant il y en avait, transformer en billets, qu’ils laissaient s’en aller sur sa moto — alourdi, illuminé dans le Passage aussi beau autour de lui qu’une Voie Lactée — sonnés, éblouis, impuissants, sans même lui demander de partager, car ils auraient tout gardé aussi, avant de revenir ensemble vers la machine, encore plus tendus, pressés, exigeant un miracle…"
Annotation d’Oriane (feutre noir à pointe émoussée) : je trouve faciles ces phrases haletantes jouant sur des incises permanentes, des emboîtements de propositions dans des propositions, l’accumulation d’adjectifs ou de participes passés. Bien qu’il y ait un certain confort facile à se laisser entraîner (cela agit pour moi comme lorsque je me laisse hébéter par la télévision, le même rythme) l’esprit y perd son souffle qui ne sait plus ni où s(arrêter ni à quoi se raccrocher. Ce n’est pas ainsi que je veux écrire : je préfère les phrases sèches hachées, inconfortables.
|
|
«Chaque nom a sa signification, sa raison d’être, un « esprit » qui lui est particulier. Les noms exercent une influence sur notre caractère, déterminent notre sort, donnent une forme à notre existence. Bien des détails que nous ne parvenons pas à nous expliquer dans la vie d’un homme trouvent une explication dès lors que l’on analyse son nom. Les Égyptiens, bien plus attentifs que nous à la partie mystérieuse de nous-mêmes, tenaient le nom pour un élément de l’âme.»
Annotation d’Oriane (feutre noir) : Oriane, Gilberte, Roberte et les autres (Général proust) ?… Il faudra creuser tout cela.
|
|
"Charlotte rentra chez elle, en marchant si vite qu’elle croisa deux personnes de connaissance sans les saluer. Elle alla directement à la cuisine, oubliant de laisser son chapeau dans le vestibule. Gracie avait terminé le repassage et pelait des pommes de terre ; elle jeta un regard anxieux à Charlotte. Archie s’était endormi dans le panier à linge. - Pouvez-vous chauffer l’eau pour le thé ? demanda Charlotte en se laissant tomber sur une chaise. Elle l’aurait volontiers fait elle-même mais n’osait s’approcher de la cuisinière avec sa belle robe de soie." Annotation d’Oriane (feutre mauve) : des faits, rien que des faits… le roman policier est un roman simplifié, réduit à sa trame, un degré zéro de l’écriture qui laisserait supposer que l’écriture est toute entière dans le non pragmatique, l’inutile…
|
"Je téléphone à Jean, qui me répond à peine. Je me rends compte que je n’ai pas d’amis : un mari qui ne se confie guère, un ami maussade et alcoolique, et ni métier, ni revenu, ni santé, ni perspective, c’est ça je m’apitoie sur mon sort. un roman d’Ursula Le Guin, un peu, très peu de whisky. L’odeur d’éther que me donnent les antibiotiques. Claudette, si jolie, vient me rendre visite ; j’enfile une robe de chambre, butin ancien : soie bleu marine, bordée de rouge sombre. pourtant l’air est tiède." Annotation d’Oriane (encre bleu vert) : tout à fait moi avant la disparition du Général, j’étais ainsi. La seule différence est que j’aurais parlé d'un roman de Marc Hodges… Cette coïncidence est d’autant plus étrange que je connais bien la Claudette dont elle parle, Claudette Balpe, l’ex-épouse de Jean-Pierre Balpe. La vie et la vie littéraire sont parfois dans les rencontres les plus inattendues.
|
|